AccueilCalendrierSiteFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Guidrion Laurvain

Aller en bas 
AuteurMessage
Guidrion

avatar

Messages : 66

MessageSujet: Guidrion Laurvain   Mer 11 Jan - 6:58

A qui lit ses lignes, il me doit de poser une question. Comment en êtes-vous arrivé là? Êtes-vous, mon confident de la postérité, un simple curieux indélicat? Êtes-vous ma belle qui lit tandis que je suis au repos? Êtes-vous le chapardeur qui m'aura volé ma veste et ce petit carnet? Êtes-vous l'homme qui avez planté en moi la funeste dague? Êtes-vous encore quelque prêtre chargé d'établir mon épitaphe? Êtes-vous seulement? Quelle assurance pourrais-je avoir que mon corps ne sera pas laissé pourrissant dans une plaine, au fond d'une mer ou dans les cendres d'un incendie? Voilà la - ou plutôt les - question que je me pose en écrivant ces lignes.
Qui que vous soyez, je vous demande là l'indulgence devant ma personne qui se place ainsi à nu devant vous. Je vous dirai tout, détruirai toute bribe de doute quant à moi! Telle est la mission que je me donne aujourd'hui dans cette cabine solitaire de ce puissant vaisseau. Il m'importera peu quelles seront vos réactions à mes actes et pensées mais j'ose croire que vous aurez l'esprit plus éclairé quant à qui je suis, fus et serai après cette lecture. Compréhension ne sera jamais absolution mais elle demeure malgré tout le fondement d'un jugement. C'est sur cette envolée lyrique que je finirai ce préface.

Premier jour,

A vous qui me lisez, tout comme à l'ombre de moi-même que je projette sur ce papier et qui me contemple de toute sa triste et sombre sévérité, je me dois de vous conter qui je fus avant d'entamer cet ouvrage.
Je suis Guidrion Laurvain. J'ai atteint ma trente-et-unième année il y a de cela quelques mois. Je ne fus pas de noble extraction, certes non. Cependant, mes parents disposaient de quelques possessions et de moyens, ma foi, honorable. J'ai grandi dans un environnement agréable. Mon père, cet homme si excellent, a éclairé toute ma jeunesse de sa joie de vivre et de sa grande passion pour la chose de l'esprit. Il fallait le voir, cet homme au chef chaque jour moins feuillu, vous prendre par l'épaule, vous regarder de ses yeux plein d'amitié, esquisser un sourire qui faisait onduler sa puissante moustache blonde et vous conter quelque anecdote savoureuse. Je crois ne l'avoir jamais vu atteint par les rages de la vraie colère. Je puis le dire: mon brave père était un homme comblé. Sa femme, ma bonne mère, n'y était pas étrangère. Grande brune toujours accompagné d'un parfum de camomille, son affection pour l'homme qui m'éleva était immense et notoire. Celle qu'elle me portait n'était pas moindre et cette grande dame en âme sinon en titre m'offrit une enfance choyée.
Certes, Le Très-Haut fut bien généreux quant à mon enfance qui fut riche de toutes choses et me laissa en belle santé de coeur, de corps et d'esprit.

Bien malheureusement, il semble exister quelque balance là-haut, dans l'éther. Sans doute s'y joue-t-il quelque mauvaise négociation de commerce de bonheurs et malheurs menées par un ange et un malin... Pour une mesure d'enfance heureuse, l'on m'offrit une mesure de tragédie. Mesure pour mesure. C'est la loi, semble-t-il.

Hélas, en effet, ma vie fut chamboulée en ma vingt-troisième année. La peste frappa notre bonne ville et elle préleva un terrible tribut. Mon meilleur ami et sa fille périrent, laissant veuve si dévastée qu'elle s'offrit à tous les dangers en s'ôtant la vie. Je prie pour elle... Mon précepteur si sévère finit ses jours en pleurant et gémissant comme un enfant tiré de son sommeil par la douleur. Quel horrible sentiment c'était de voir l'homme qui vous a tout appris s'en aller dans la douleur en appelant sa mère dans la langue de ses premiers jours... Tant d'autres... tant d'autres récits terribles et monstrueux. Les larmes m'assaillent tel que je vous parle. Il m'est difficile de ne pas sentir encore aujourd'hui cette lance que me ficha le destin. Et quelle lance! Couronnée par une pointe d'airain: la disparition de mes deux parents si excellents. La puissante moustache ne vibrerait plus jamais sous l'impulsion d'un discours passionné. Les doux traits de ma mère ne se plisseraient plus dans une expression de bonheur. Non... Figés désormais, figés dans la pierre et pour seul masque, la douleur.
La cruauté du monde voulut que je survive et que je sois condamné à poursuivre ma vie malgré ce fardeau qui me pèse chaque jour.

Je pourrais vous conter la suite de ma vie. Car, vous dites-vous, il manque là quelques années avant d'arriver à cette cabine. J'entends bien: celui d'entre vous qui s'en préoccupe. Je vous vois, coquin, vous qui m'avez assassiné ou dérobé! Rieur, et bien riez! Mesure pour mesure! Vous pleurerez demain à moins que vous n'ayez déjà pleuré hier. Sot que vous êtes de ne point poursuivre! Ne voulez-vous point connaître la suite?
Ha! Peut-être suis-je fou d'ainsi me laisser aller à la colère face à un auditeur dont l'existence demeure bien incertaine. Peut-être le suis-je bel et bien. Que m'importe! Monde, subissez-moi dans l'entièreté de ce que vous avez fait de moi car j'en ai fait de même avec ce que vous m'avez envoyé. Les fous sont ceux qui s'attardent et, pour ma part, je vogue. Sous un bon vent et sur une bonne mer, qui plus est!

Et pourtant, cette colère ne vaut guère ce qu'il me reste à raconter avant d'arriver dans l'inconnu de tantôt, de demain et de plus tard. Ma vie fut sur les routes, lourd d'un argent qui me fut légué. Cet argent qui me dégoûtait... Il fut bien vite dépensé, Dieu merci! Je sentais le métal me brûler et attaquer mon âme et mon esprit avec tous les souvenirs qu'il portait. Ces souvenirs brûlants et ce vilain symbole d'une justice injuste et glacialement logique...

Villes, villages, ports, amie et amis d'un soir ou de plusieurs mois. Maisons de passage ou maisons de période. Tout fut éphémère sinon soudain. J'ai accompli bien des métiers car, malgré la compétence qu'il m'est force de reconnaître, rien qui me permettait d'exploiter mon esprit ne me convenait... Jusqu'à ce bateau. Le recruteur m'a engagé comme charpentier. Soit. Il ne savait guère ce que je pouvais faire d'autre. Je voyais dans ses yeux bovins qu'il n'en avait qu'ure. Il n'y aurait eu que le doute que je fasse esclandre quant à ma paye. Je me suis bien gardé de l'aider à créer ce doute. Me voici donc, charpentier en route dans un navire vers l'inconnu.

Nous verrons bien de quoi demain sera fait. Ce soir-même pourrait même avoir quelque intérêt. L'on m'appelle sur le pont. Patientez l'instant d'une page qui se tourne, mon brave camarade lecteur, car de mon côté, il me faudra un instant bien plus long pour la tourner.


Suit une grande quantité de pages mentionnant diverses anecdotes: travaux de charpenterie, compte-rendu d'amicales discussions avec divers membres du bord dont le capitaine des gardes ou le jeune forgeron de bord, récit de tempêtes ou de soirées entre matelots. Petit-à-petit, le journal perd de son organisation, abandonne la datation.

Jour non-mentionné

Une nouvelle journée se termine. Comme les dernières, il ne m'est guère offert de raison de me réjouir. Les terres semblent nous être devenus un mythe et nos réserves s'affinent de jours en jours. Le rationnement a déjà commencé. Les portions restent honnêtes mais j'ai entendu de plus en plus de rumeurs comme quoi elles baisseront par la suite. J'ai peur. Je ressens jusque dans mes entrailles la terreur glacée de voir la famine à bord... Cela ne me changera guère, me direz-vous, pour un homme qui a connu le martyr de Vaunes. Sachez alors, lecteur bien assis dans son confort, que personne ne s'habitue à la faim. La faim est une sensation comme nulle autre. L'une des pires tortures. Avec elle vient la faiblesse, la maladie, la déchéance. Mais pire que cela, la faim réveille en nous cette terrible volonté que nous avons de commun avec la bête: chasser, tuer, ne reculer devant rien afin de préserver sa vie. Oui, le désir de survie instigue en nous une cruauté froide, une agressivité, un dénuement si total de compassion que nous oublions jusqu'à nos loin les plus fondamentales. Si vous avez découvert ce texte trop tard, ou trop loin de Tell, pour connaître les grandes pestes, vous ne connaissez pas ces monstrueuses anecdotes que l'on souhaiterait n'être que contes destinés aux prodigues inconscients. Oui, vous ne connaissez pas ces faits de survivants se retrouvant en Vaunes ou partout ailleurs. Des retrouvailles dans le sang car en lieu et place de s'étreindre comme frères et sœurs, ces survivants se lançaient dans de sanglantes luttes, le perdant assurant de sa chair la survie de son ennemi... Le destin fut suffisamment heureux pour que je ne connaisse point cette ultime déchéance de l'humain. Pourtant, j'en ai vu vestiges, confessions et témoignages.

Plus jamais.

Non... Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour m'assurer que jamais cela n'arrive.

Les pages cessent d'être remplies de façon ordonnée et les textes se suivent

Jour non-mentionné


Mes angoisses semblent chaque jour se muer davantage en prémonitions. Chaque jour, ou presque, le capitaine nous annonce de nouvelles coupes dans nos rations. Le capitaine des gardes, lui, m'a sermonné pour avoir organisé une partie de cartes avec d'autres matelots. Il m'accusait de troubler l'ordre du navire. Nous voilà donc progressivement incapable de nous détendre sans l'oeil soupçonneux d'un des sbires du capitaine sous nos yeux. Même mon statut de charpentier de bord ne m'offre plus de protection. Je suis devenu un matelot dans la masse que l'on peut opprimer à loisir. Mon esprit commence à s'assombrir de rage tandis que mon estomac s'époumone. Lecteur, je vous dis ceci: je cesse à présent de croire, d'espérer ou de spéculer. Désormais, je sais. Je sais que notre avenir ne sera pas plus radieux tant que nous n'aurons pas touché terre. Chaque jour il s'assombrira et ce n'est qu'une question de temps avant que l'on découvre ce carnet et qu'on ne m'accuse de semer la rébellion parmi les matelots.

L'écriture se disperse. Le texte est écrit à la va-vite.

Jour non-mentionné

Ce navire me semble devenu une nouvelle Vaunes avec sa famine et la tempête pour envahisseur. La peste semble être les dangers qui s'amoncellent autour de moi. J'ai fait une découverte aujourd'hui qui me fait craindre pour la vie d'un autre. J'ai décidé de protéger celle-ci. Une victime, tout comme moi, qu'il faut éloigner des bourreaux. Je ne reconnais plus le capitaine des gardes, devenu véritable tyran sans la moindre sympathie pour notre sort. Pour s'assurer de leur loyauté, le capitaine leur a fourni un autre type de ration que les nôtres. Nous, nous ne valons pas mieux que violeur, meurtriers ou parricides selon ses standards...

Jour non-mentionné

Aujourd'hui, ça y est. L'orage salvateur arrive. Nous avons décidé de suivre un homme qui ne semble avoir pas plus foi que loi. Je ne lui accorde aucune confiance mais il a su soulever les hommes, voler les armes et l'équipement. Avec lui, on peut massacrer ces loyalistes. On peut se sauver, abandonner les chimères du capitaine. Pardonne-moi mon Dieu. Toi aussi, mon ami secret, comprend-moi et ne me juge pas. L'heure est venue pour moi d'abandonner cette plume et de lever ma hache. Oh Dieu... Faites que je retrouve ces lettres. Accordez-nous la victoire...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Guidrion Laurvain
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Irowa :: Population :: Morts-
Sauter vers: